Chapitre ’Environnement et santé’

L’accident nucléaire de Tchernobyl est-il responsable de l’augmentation des cancers de la thyroïde en France ?

 

Le nuage radioactif émis suite à l’accident nucléaire de Tchernobyl a atteint notre pays et y a provoqué des dépôts d’iode radioactif et de césium, particulièrement dans les départements de l’Est de la France. Si les traces d’iode radioactif ont disparu dans les deux mois qui ont suivi l’accident, la contamination des sols par le césium 137 est encore aujourd’hui mesurable. Elle est encore assez élevée dans certaines zones très localisées de montagne. L’excédent calculé de dose maximale reçue par les populations de cette partie de la France s’élève à 1,5 millisievert (mSv) sur une période de soixante ans, dont le tiers environ durant l’année 1986, ce qui représente pour cette année-là 1/5 de la radioactivité naturelle (estimée à 2,5 mSv par an). Des expositions associées à certains modes de vie dans les départements de l’Est de la France ont pu contribuer à augmenter la dose reçue du fait des retombées de Tchernobyl : par exemple, consommation fréquente de champignons ou de gibier provenant des zones les plus contaminées, ou consommation par une personne de lait frais de chèvre dans les deux mois qui ont suivi l’accident.

Le nuage radioactif a atteint notre pays ; la fréquence des cancers de la thyroïde est en augmentation ; l’exposition à la radioactivité est un facteur de risque connu des cancers de la thyroïde : de ces trois vérités est née l’idée, véhiculée parfois par des médecins, selon laquelle l’augmentation constatée des cancers de la thyroïde serait due à l’accident de Tchernobyl. Cette idée n’est pas confirmée par l’examen des données macroépidémiologiques disponibles sur l’incidence* des cancers de la thyroïde. Si cette incidence augmente effectivement dans notre pays, la hausse a débuté plusieurs années avant l’accident et suit une courbe régulière, sans aucune rupture postérieure à l’accident. De plus, la pente est comparable à celle concernant le continent américain qui, pourtant, n’a pas été survolé par le nuage.

En revanche, en Russie et en Biélorussie, pays exposés à des doses beaucoup plus fortes, on constate un changement de pente de la courbe, avec une augmentation considérable de l’incidence des cancers de la thyroïde chez les personnes âgées de moins de quinze ans au moment de l’accident, trois à six ans après.

On ne peut pour autant affirmer que cet épisode n’a pu avoir aucun impact sanitaire dans notre pays. Les évaluations de risques fondées sur l’état actuel des connaissances scientifiques, qui font l’hypothèse d’un effet possible aux plus petites doses d’exposition, laissent en effet prévoir un excès de cancers de la thyroïde attribuable aux retombées de Tchernobyl. Mais cet effet est trop faible pour pouvoir impacter de manière visible la courbe épidémique au niveau national. Selon toutes les hypothèses, l’excès estimé est très inférieur aux incertitudes sur le nombre de cancers spontanés et n’est a priori pas détectable. Par exemple, une évaluation des risques laisse prévoir un excès de 11,2 à 55,2 cas (selon les modèles utilisés et selon certaines hypothèses) qui pourraient être attribués à l’exposition au nuage de Tchernobyl pour la période allant de 1991 à 2015, alors que le nombre de cancers de la thyroïde « spontanés » attendus sur la même période serait de 1 342 plus ou moins 73 (Verger et al., 2003).

La mise en oeuvre d’études épidémiologiques lourdes (cohortes) dans des sous-populations plus exposées (par exemple, personnes de 0 à 15 ans ayant bu beaucoup de lait de chèvre frais dans les zones de l’Est de la France dans les deux mois qui ont suivi l’accident de Tchernobyl), coûteuses et techniquement difficiles à réaliser, ne permettrait pas d’améliorer la précision de cette estimation d’excès de risques.

Cette constatation ne diminue cependant en rien l’intérêt d’améliorer la surveillance des cancers de la thyroïde en France et les efforts de recherche.

 

Références

• Verger P., Catelinois O., Tirmarche M. et al., 2003. « Thyroid cancers in France and the Chernobyl accident : risk assessment and recommendations for improving epidemiological knowledge », Health Physics, vol. 85, n° 3, septembre 2003, pp. 323-329.

• Verger P., Chérié-Challine L., 2000. « Évaluation des conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl en France - Dispositif de surveillance épidémiologique, état des connaissances, évaluation des risques et perspectives » (rapport). Saint-Maurice, Fontenay-aux-Roses, Institut de veille sanitaire, Institut de protection et de sûreté nucléaire. 62 p.

 

« L’environnement en France » © Ifen - Edition 2006. Chapitre "Environnement et santé" - Coordination : Afsset et Ifen. Rédaction Afsset avec la contribution de l’Ademe, de l’Ineris, du CSTB/OQAI, de l’InVS et de l’Afsset.