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Chapitre ’Environnement et santé’L’investigation d’alertes locales en santé environnement : pourquoi tant d’incertitudes ?
« Nous sommes, ou nous avons été, exposés à un nuage toxique, aux émanations d’un incinérateur, au champ magnétique d’une ligne à haute tension, donc notre santé est en danger » ; « l y a eu 3, 4, 5, 10 cas de cancer dans notre rue, notre école, notre quartier, c’est certainement dû à l’usine X ou à l’antenne Y ». Deux types de situations classiques en santé environnementale : signal environnemental dans le premier cas, signal sanitaire (« agrégat » de pathologies) dans le second. Bien souvent, une polémique va naître entre les industriels qui soutiennent l’innocuité de leurs installations et les particuliers et associations environnementalistes qui sont convaincus de leur caractère nocif. Les pouvoirs publics demandent alors aux scientifiques d’investiguer la situation. Trop souvent, les résultats de ces recherches déçoivent, faute d’une perception claire des limites des méthodes disponibles, et notamment de ce qu’on peut espérer d’une étude épidémiologique. À de notables exceptions près (amiante et cancer de la plèvre par exemple), les facteurs de l’environnement induisent des risques dits faibles (ils multiplient la probabilité pour un individu de développer une maladie par un facteur compris entre 1 et 2) et non spécifiques (les pathologies peuvent apparaître même en l’absence du facteur considéré). Dans ces conditions, les études épidémiologiques qui permettraient de mettre en évidence un lien entre facteur et pathologie nécessitent des effectifs considérables de personnes exposées (et non exposées). Il est ainsi nécessaire de bâtir des études nationales (par exemple, dans le cas des incinérateurs), voire internationales (téléphonie mobile), pour pouvoir répondre à des inquiétudes expliquées localement. La population a alors du mal à comprendre pourquoi c’est si long et pourquoi on n’enquête pas sur place. Dans la majorité des cas, il s’agit de risques chroniques : les pathologies suspectées ne peuvent apparaître qu’après une exposition longue (plusieurs années). Sur la base d’études toxicologiques, de nombreux facteurs de risques environnementaux sont fort heureusement identifiés avant même que des cas de maladies puissent leur être imputés et il est alors évident qu’on ne peut rien attendre d’une étude épidémiologique qui ne peut compter les cas encore non survenus. La durée d’exposition nécessaire pour voir apparaître des pathologies chroniques est variable d’un individu à l’autre et d’un facteur de risque à l’autre. En outre, les mouvements de population dispersent les individus exposés et « diluent » les expositions. Ceci rend improbable l’apparition d’un regroupement de pathologies survenant au même endroit au même moment (ce qu’on appelle un agrégat spatio-temporel*) et ayant une origine environnementale commune. Cependant, de tels « agrégats » sont signalés régulièrement et provoquent de grandes inquiétudes. Mais, contrairement à une intuition répandue, les événements qui se produisent au hasard ne se répartissent pas de manière homogène dans le temps et dans l’espace. Certains agrégats observés sont donc dus au hasard : ainsi, en France, il y a environ 10 millions d’enfants âgés de moins de 15 ans, soit au moins 20 000 regroupements possibles de 500 enfants (beaucoup plus en réalité car il y a de nombreuses manières de « regrouper » les enfants : par école, par quartier, etc.). La fréquence moyenne des leucémies de l’enfant est de 4 pour 100 000 personnes années. Du seul fait de la distribution aléatoire des maladies, on peut s’attendre à l’existence de trois groupes de 500 enfants en France où on observe trois leucémies en cinq ans. Lorsque trois leucémies se produisent sur une période de cinq ans dans une école, il y a de fortes chances que l’inquiétude gagne les parents et qu’ils aient du mal à accepter que seul le hasard en soit responsable… et il est de toute manière impossible de le prouver. Même lorsque le hasard n’apparaît pas responsable, il est très difficile de mettre en évidence une cause environnementale : l’expérience historique nous apprend que les investigations d’agrégat peuvent prendre des années et ont très rarement permis d’en déterminer sans ambiguïté la cause. La démarche scientifique appelée « évaluation quantitative des risques sanitaires » vise à prévoir, pour le prévenir, l’impact sanitaire éventuel d’un facteur de risque. La méthode repose sur des calculs utilisant des résultats d’études épidémiologiques déjà publiées ou, le plus souvent, d’études de toxicologie expérimentales réalisées chez l’animal. Cependant, cette approche a elle-même de nombreuses limites : l’application de données recueillies dans des conditions très différentes de la situation où on les applique impose en effet de tenir compte de l’incertitude en se donnant des marges de sécurité (par exemple, lorsqu’on extrapole des résultats de l’animal à l’homme). Ceci aboutit souvent à majorer les risques réels et complique la communication des résultats à la population et aux décideurs. L’investigation des situations locales est cependant une nécessité et répond à une demande sociale très forte. Elle requiert des conditions préalables (notamment l’existence de systèmes de surveillance épidémiologique nationaux sans lesquels on ne peut pas connaître les niveaux de référence des pathologies) et repose sur des combinaisons variées et adaptées à chaque situation de diverses méthodes et notamment : les mesures environnementales et la recherche de biomarqueurs chez les personnes exposées (lorsque cela est possible), les évaluations de risques, la réalisation d’études épidémiologiques multicentriques disposant d’une puissance suffisante lorsque des situations identiques se répètent, la mise en place de dispositifs de surveillance autour d’un site où des personnes ont pu être exposées à un risque important. Ces investigations nécessitent un dialogue et une bonne compréhension mutuelle entre les scientifiques, qui doivent comprendre et intégrer les inquiétudes des citoyens, et la population qui doit accepter le temps nécessaire pour obtenir des résultats scientifiques et comprendre l’incertitude qui leur est propre.
« L’environnement en France » © Ifen - Edition 2006. Chapitre "Environnement et santé" - Coordination : Afsset et Ifen. Rédaction Afsset avec la contribution de l’Ademe, de l’Ineris, du CSTB/OQAI, de l’InVS et de l’Afsset.
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