Perception du risque et participation du public
Le public à une perception complexe des risques
Lorsque l’on demande à un échantillon de citoyens d’estimer le nombre de morts associés à différents dangers, leurs réponses correspondent à peu près à la connaissance des experts. Les citoyens ont toutefois tendance à surestimer les risques avec les plus faibles probabilités et à sous-estimer ceux avec les plus fortes probabilités. Ceci suggère que ces connaissances sont transmises de manière relativement efficace et que, contrairement à ce que l’on entend souvent, l’écart entre l’appréciation des risques par les citoyens et les évaluations officielles par les experts ne provient pas d’un seul déficit de communication. La perception des risques par les citoyens ne se fonde pas uniquement sur l’espérance mathématique de mortalité ou la probabilité d’un accident.
Différentes disciplines comme la géographie, la sociologie, l’anthropologie et la psychologie ont contribué aux connaissances sur la perception des risques mais ce sont surtout les recherches psychologiques qui ont été marquantes. Les travaux les plus connus, sous le vocable de paradigme psychométrique, émanent notamment de Slovic et Fischhoff qui ont identifié un grand nombre d’attributs qualitatifs ou subjectifs des risques qui influent sur la manière dont le public perçoit des risques différents (voir encadré ci-après). Ils sont employés dans des méthodes d’analyse destinées à produire des représentations quantitatives des perceptions et des attitudes des personnes à l’égard des dangers qui les entourent.
Cette cartographie des perceptions peut être représentée comme un espace du risque à deux dimensions principales (voir schéma ci-dessous) : sur l’axe vertical, les risques sont classés selon un niveau de connaissance décroissant, sur l’axe horizontal, ils sont classés selon un niveau de crainte croissant. Les risques qui sont à la fois les moins connus et les plus redoutés sont aussi manifestement les plus difficiles à prévoir et à maîtriser. Parmi les principaux facteurs de crainte figurent la catastrophe planétaire et les risques pour les générations futures. Le terrorisme mondial et la production d’aliments génétiquement modifiés sont deux exemples récents. Les risques les moins redoutés sont en général, ceux qui sont individuels, maîtrisables et aisément réductibles. Les plus acceptables étant ceux qui sont connus, observables et à effet immédiat. En outre, plus les risques sont équitablement répartis et plus ils sont acceptables pour le plus grand nombre.
En fait, plusieurs approches ont été successivement proposées pour décrire comment s’élaborent la perception d’un risque, puis les attitudes, opinions et comportements qui s’ensuivent.
- L’approche psychométrique (Slovic 1975) : c’est le modèle stimulus - personnalité -réponse où l’individu construit son opinion en confrontant ce qu’il perçoit de la réalité à ses acquis culturels et émotionnels ;
- L’approche culturelle du risque (Douglas 1982 et Thompson 1990) : le risque est un discours, il fait partie de l’idéologie. La perception du risque est vue comme un processus sociologique d’adhésion, les composantes psychologiques et cognitives étant secondaires. Le risque est d’emblée une construction sociale ;
- L’approche constructiviste, synthèse des approches précédentes, met l’accent sur la dynamique et l’amplification sociale (Earle 1995, Kasperson 1988 et Pages 1990). L’individu « émet une opinion » en toute conscience, sachant qu’il défend en même temps un système de valeurs au sein de la société, et qu’il se positionne par rapport à tel ou tel groupe social.
Ce dernier niveau de complexité apparaît dans le passage des perceptions aux comportements. L’acceptation ou le rejet d’une situation ne dépend pas du seul risque perçu. Des considérations sur l’intérêt et la légitimité de l’activité ou sur la confiance accordée aux responsables interviennent.
La compréhension de ces liens a toujours été un souci des gestionnaires du risque. En France, la réalisation et l’analyse d’enquêtes nationales sur la perception des activités nucléaires, et en particulier de l’énergie, ont commencé en 1977 à l’initiative de l’Institut de protection et du sûreté nucléaire. Elles sont sous forme d’un baromètre depuis 1988 que l’IRSN, successeur de l’IPSN, fait toujours fonctionner (voir les enseignements du baromètre 2004 en encadré ci-contre).
Analyse multivariée des relations entre plusieurs caractéristiques de risque.
D’après Slovic 1987
REPÈRE : Attributs importants modifiant la perception du risque
| Subi | Un risque imposé (ex : les rejets d’une industrie polluante) sera jugé moins acceptable qu’un risque assumé de plein gré (ex : fumer). |
| Incontrôlable | L’incapacité de contrôler un risque le rend moins acceptable. |
| Créé par l’homme | Un risque technologique (ex : énergie nucléaire) est jugé moins acceptable qu’un risque d’origine naturelle (ex : la foudre). |
| Inconnu | Un risque peu familier ou inconnu (ex : la biotechnologie) est jugé moins acceptable qu’un risque connu (ex : les accidents domestiques). |
| Craint | Un risque qui est très craint (ex : le cancer) est jugé moins acceptable qu’un risque qui ne l’est pas (ex : un accident à la maison). |
| Catastrophique | Un risque catastrophique (ex : un accident d’avion) est jugé moins acceptable que des risques diffus ou cumulatifs (ex : les accidents de voiture). |
| Injuste | Si un risque est considéré comme injuste ou injustement imposé à un groupe en particulier, il sera jugé moins acceptable. Cela est encore plus vrai s’il s’agit d’enfants. |
| Confiance | Si la source du risque ou le responsable de sa maîtrise est indigne de confiance, le risque sera jugé moins acceptable. |
| Incertain | Un risque qui comporte une grande part d’incertitude et dont nous savons peu de choses est jugé moins acceptable qu’un autre risque. |
| Immoral | Un risque qui est perçu comme contraire à l’éthique ou immoral est jugé moins acceptable qu’un autre qui ne l’est pas. |
| Mémorable | Un risque qui est associé à un événement mémorable (ex : un accident industriel) est jugé moins acceptable qu’un risque qui ne l’est pas. |
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REPÈRE : La perception des situations à risques par les Français en 2004 : quelques enseignements. Source : baromètre IRSN 2004
- Les Français discernent de façon assez fine les différents types de risques évoqués ci-après, qu’ils placent cependant tous derrière leurs préoccupations de nature économique (chômage, exclusion, etc.) et qu’ils perçoivent différemment :
- Les comportements individuels (tabagisme des jeunes, drogue, alcoolisme, obésité des jeunes, SIDA) sont considérés comme générant un risque élevé, mais plutôt bien pris en compte par les politiques publiques.
- Les pollutions diffuses (pollution de l’air ou de l’eau, pesticides, retombées en France de Tchernobyl, radioactivité, OGM) présentent des risques élevés ou moyens, avec des scores très bas en termes de confiance dans l’action publique et de crédibilité des informations mises à la disposition.
- Les risques technologiques attachés à des sites identifiables (déchets radioactifs ou chimiques, installations chimiques, centrales nucléaires, incinérateurs de déchets ménagers, etc.) viennent globalement en troisième position avec là aussi, un déficit de confiance dans l’action des pouvoirs publics, et dans l’information.
- Les risques non industriels (bruit, inondations, accidents domestiques, canicule, etc.) sont réputés plutôt faibles, avec un niveau de confiance dans l’action conduite au dessus de la moyenne.
- En matière de gouvernance des risques, les Français mettent très majoritairement l’accent sur trois principes essentiels à leurs yeux : information, respect du principe pollueur/payeur, indépendance de l’expertise.
- Les Français font majoritairement confiance à la science et à l’expertise. Ils souhaitent cependant que les experts scientifiques prennent plus en compte les préoccupations de la société et que les décideurs politiques s’appuient sur les experts scientifiques.
- Les Français sont dans leur immense majorité en faveur du développement de structures de concertation rassemblant face aux risques, décideurs politiques, experts scientifiques, industriels, associations et citoyens.
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© Afsset, juillet 2006, rédacteur : Benoit Vergriette. Remerciements pour relecture à : P Hubert (Ineris), R Demillac (ENSP). Photo : Gettyimages.
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